L'article

- édito
6
mars
2013

Nos universitaires et nous !

Il y a quelques jours, alors que j’étais devant le petit écran, j’ai suivi le député SDF (Social Democratic Front) Jean-Michel Nintcheu s’exclamer, à la suite d’une intervention par téléphone du Dr Owona Nguini : ``Voila au moins un vrai professeur !”

Il faut dire que sur le plateau se trouvait un autre universitaire portant le titre de ``professeur ", membre du RDPC (Rassemblement Democratique du peuple Camerounais) fervent défenseur du régime Biya. D’où certainement cette réaction du député SDF.

Qu’une personne, probablement pas avertie s’autorise une telle comparaison entre universitaires, trahit l’image qu’on se fait des universitaires dans notre pays.

Quel credit accorde-t-on encore à cette classe de Camerounais ?

Un universitaire chez nous est-il toujours cette autorité que tout le monde devrait d’abord écouter ?

Il est vrai que l’on peut se demander ce que vaut sur le plan international, un professeur d’une république bananière quand on sait toutes les pratiques dévalorisantes de l’intelect qui y ont très souvent cours, et quand bien même les personnes considérés comme telles auraient le mérite dont ils se prevalent. C’est leur attitude, leur rapport méprisant de leur propre science, qui rend circonspect le commun des individus.

Cette incompréhension et déception face à l’attitude de nos universitaires, pour le dire en peu de mots, s’expliquent par l’immense attente que nous portons en eux, sans qu’ils n’en soient jamais préparés à tenir challenge.

En effet, nous voulons voir nos universitaires apôtres de la vérité, défenseurs de la veuve et de l’orphelin, épris jusqu’à la moelle de justice, des principes des droits de l’homme. Mais tout cela va bien au-déla de ce qu’est l’universitaire. Car il n’est pas forcément un intellectuel comme monsieur tout le monde a très souvent tendance à penser.

Il faut dire que contrairement à l’imagerie populaire, il ne suffit pas d’avoir été a l’école pour être un intellectuel. Certes on a besoin d’un minimum de connaissances, mais elles peuvent être acquises n’importe où et même dans sa langue maternelle.

L’intellectuel comme le philosophe est un amoureux de la vérité. Il est justement épris de justice avec la particularité de s’engager pour une cause sans quelconque intérêt personnel, independamment d’une appartenance nationale, régionale ou ethnique.

L’intellectuel est le cauchemar des régimes autoritaires, des adeptes de l’injustice. Il ne choisit pas ses combats et se sent toujours interpellé par l’injustice partout où elle fait son lit.

L’universitaire (différent de l’intellectuel) quant à lui, est juste un homme formé pour former et produire du savoir. Il peut être suffisamment brillant dans sa science, tout en étant ignorant des choses de la vie de chaque jour. On en trouve même qui ne lisent pas autre chose que ce qui touche à leur domaine.

Il y a parmi les universitaires, des intellectuels. Mais tous ne le sont pas a priori. Et il y a aussi des intellectuels qui ne sont pas forcément universitaires.

Le 28 février 2008, on a par exemple, pas vu des universitaires se lever pour réclamer justice. Et même nombreux parmi eux, parfois des victimes de ces injustices de chez nous, ne se sentent pas interpelés par le combat pour les droits de l’homme et la justice dans notre pays. Ils se comptent au bout des doigts ceux des universitaires qui prennent très souvent leur plume pour dénoncer le concert d’injustices qui fait son chemin en toute impunité chez nous. En bref, tous les universitaires ne parlent pas Ken Saro Wiwa, ne sont pas forcément animés de l’esprit de Mongo Béti.

Certes le fait que l’universitaire soit à priori un homme préparé à avoir du recul par rapport aux choses, fait qu’il soit à même d’avoir une lecture plus lucide de ce qui se passe dans la société. Mais la bonne question est de savoir si les nôtres, aujourd’hui, sont encore dotés des principes universels de la science.

Il faut dire de façon froide et sans peur que nous sommes encore intellectuellement sous-développé. C’est-à-dire que sur le plan de la quantité et surtout de la qualité, notre production intellectuelle reste encore insignifiante. Ceci est d’abord dû au faible nombre des ouvriers du savoir, le manque des moyens financiers et des infrastructures mais surtout à la paupérisation du personnel enseignant et des chercheurs dans notre pays.

En vérité, pour avoir le détachement qu’exigent la science et le travail intellectuel, il faut être loin de certainement préoccupations dites élémentaires, comme sa facture d’électricité ou d’eau à la maison, et au campus, de la documentation ; ou même de la craie pour ne pas parler des équipements plus sophistiqués.

Mais voilà, les dictateurs en Afrique ont vite constaté que le gros de la contestation partait très souvent des campus universitaires et du coup, pour eux, les universités ne sont pas autre chose que des usines à opposants que l’on ne saurait donc financer, sinon que de façon calculée et très limitée.

Dans un pays comme le Cameroun, on n’a jamais vu monsieur Biya dans un campus universitaire dans le cadre d’une visite à ceux qui devraient être les premiers au front, dans la lutte contre la pauvreté et le combat pour le développement.

Pour affaiblir les universitaires et mieux les tenir, on les a rendu le plus pauvre possible, si bien qu’au lieu d’etre à leur science, on les retrouve dans des courses pour des prébendes. Comme tous les autres camerounais, ils sont à l’ affût t d’une éventuelle nomination, apparemment seul moyen d’arrondir les fins de mois.

Quand on arrive à l’université de Yaoundé I par exemple, la seule chose surprenante, malheureusement, est le nombre d’enseignants qui portent sur eux un poste radio. Toujours a l’écoute de tout nouveau décret, de la moindre nomination dans la fonction publique.

Dans une telle ambiance, on peut se demander pourquoi encore blâmer le liquide alors qu’il ne s’accommode que très bien de la fantaisie du vase.

Les universitaires de chez nous sont à l’image de la société dans laquelle ils vivent et qui les modèle. Ils ont perdu la distance nécessaire pour juger des événements et l’on saisit mieux comment certains arrivent à détourner leur science et la metre au service d’un dictateur.

En déformant les principes de ce qu’ils ont appris et enseigné parfois, les universitaires camerounais et africains sont certainement les seuls au monde capables de jurer que le rouge de notre drapeau national est en fait un jaune ; qu’en février 2008, au lieu de plus de 100 morts il n’y a eu en fait qu’une quarantaine ; que là où tout le monde a vu des morts il y a eu en fait zéro mort.

Mais il faut malheureusement le dire, le drame de l’homme africain est certainement d’avoir la mémoire courte et de ne jamais savoir tirer les leçons de l’histoire même la plus récente.

Ce professeur du RDPC qui était ce jour-là sur le plateau et qui se vante d’un appel du peuple pour qu’il se présente comme Sénateur oublie certainement qu’avant lui il y a eu d’autres…

Benoit F. Sehba



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Les commentaires (2)

  • Commentaire 2539 Constant Ngalaken
    le 12 mars 2013  à 11:06

    J’aime cet article de benoit qui m’a fait faux bon dernièrement alors qu’il était au Cameroun. Nous nous étions alors rencontrés au carrefour Ecole Publique de Deido et avons promis de nous rappeler.

    Benoit a vu juste dans cet article.

    salut Benoit.

  • Commentaire 2560 EBUWI
    le 16 mars 2013  à 09:30

    J’ai longtemps cru que la FAMINE seule pouvait expliquer cette attitude ; hélàs finalement je crois que ce sont les valeurs morales qui nous manquent...
    Nos intellectuels ne sont pas différents des autres ; prenez le cas d’un des intello les plus médiatiques de france ; Bernard Henri LEVY ; il a toujours raison ; il ne se trompe jamais ; il y a toujours un micro pour qu’il assène ses vérités du jour qui ne seront des aneries demain cas de la LIBYE et BENGHAZI ; mais qui s’en rappelera... personne !!!!
    La même posture est la mieux partagée au Cameroun ;
    N’est pas Jean Marc ELA ou MONGO BETI qui veut..

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