L'article

4
août
2016

Le dopage est essentiel au sport moderne"

"La lutte antidopage est cogérée par les fédérations et les agences de contrôle. Un peu comme si un criminel était jugé par sa famille !" soutient Jean-François Bourg.

Le seul rôle de la lutte antidopage est de maintenir l’illusion d’une compétition propre, accuse Jean-François Bourg. Difficile de se défaire d’un fléau qui profite aux athlètes, aux fédérations et aux Etats.

Lorsqu’un économiste parle de sport, l’analyse est forcément décalée, et décapante. Chercheur au Centre de droit et d’économie du sport, à Limoges, Jean-François Bourg a passé toute sa carrière à décortiquer les arcanes du sport business.

Dans le livre La Société dopée, qu’il publiera au Seuil dans quelques mois avec son collègue Jean-Jacques Gouguet, il montre à quel point il est illusoire de vouloir lutter contre le dopage dans un monde sportif empreint des principes de l’économie de marché - concurrence, dépassement de soi, course à la performance et à la rentabilité.

Les scandales liés au dopage semblent se multiplier - dans l’athlétisme, le tennis, le foot, le cyclisme ... Jusqu’à quel point la triche a-t-elle envahi le sport professionnel ?

Le dopage est inhérent à la compétition de haut niveau. Aujourd’hui, à quelques exceptions près, le sport professionnel est totalement gangrené, quelle que soit la discipline. La très faible proportion de sportifs contrôlés positif est un leurre. Les quelques rares compétiteurs à se faire prendre sont ceux qui ont commis une erreur dans les délais d’élimination des produits, ou qui ne sont pas accompagnés par un staff médical performant. Tous les autres savent jouer avec la liste des substances interdites et les seuils. Ou alors ils prennent des produits nouveaux, inconnus, et donc indétectables.

Mais comment pourrait-il en être autrement ? Les limites physiques du corps humain, au moins pour l’athlétisme, le cyclisme et la natation, sont quasi atteintes. Et pourtant, tout, à commencer par la devise olympique "Plus vite, plus haut, plus fort", pousse à la recherche de la performance. L’évolution vers le sport business a été parallèle à celle de la libéralisation de l’économie, où tout le monde est en concurrence, où il faut se dépasser en permanence. Dans ces conditions, le dopage devient un rouage essentiel du sport moderne.

Jean-François Bourg, chercheur au Centre de droit et d’économie du sport de Limoges et coauteur de Economie du sport (La Découverte, 2012).

Y a-t-il eu une rupture ? De quand date cette évolution ?

Tout converge vers le milieu des années 80. C’est à ce moment-là que la dérégulation et les privatisations ont réellement commencé dans l’économie en général. Le sport n’y a pas échappé. La première cotation en Bourse d’un club de foot date de 1983. Le Comité international olympique (CIO) a ouvert les jeux aux sportifs professionnels et aux sponsors en 1984. A la même époque, il y a eu la multiplication des chaînes payantes un peu partout dans le monde, dont Canal+ en France.

La télévision est devenue un financeur majeur du sport, qui permet une croissance du chiffre d’affaires du secteur. Peu à peu, les clubs, jusque-là des associations à but non lucratif, se sont transformés en sociétés privées à but commercial.

Le résultat est qu’aujourd’hui tout le monde a intérêt à ce qu’il y ait du dopage. Les sportifs, pris dans une sorte de course aux armements sans fin, avec des gains potentiellement très importants - Lance Armstrong, au sommet de sa carrière, gagnait 23 millions d’euros par an, pour un "budget dopage" estimé à 100000 euros annuels. Les fédérations, assises sur une rente de monopole : la vente des droits commerciaux représente un gigantesque gisement financier. Les sponsors, dans l’attente d’un retour sur leurs investissements. Les Etats, enfin, qui voient souvent le sport comme un élément de leur soft power - en Russie, par exemple,

c’est toujours une stratégie d’Etat...

Que représente le marché mondial du dopage ?

J’ai tenté de l’évaluer en croisant les budgets consacrés au dopage dans les équipes où des scandales ont éclaté avec les données sur le chiffre d’affaires des principales substances dopantes (stéroïdes anabolisants, testostérone, EPO...). J’estime qu’il atteint environ 30 milliards d’euros par an. Le principal pays producteur est la Russie, où l’on trouve de nombreux scientifiques et laboratoires de grande qualité, issus de la vieille industrie chimique de l’ex-URSS. Tout de suite derrière arrivent la Chine et l’Inde. " L’évolution du sport a été parallèle à celle de l’économie, où tout le monde est en concurrence, où il faut se dépasser en permanence." Ici, l’équipe russe Katusha lors de la 9 étape du Tour de France, le 12 juillet 2015.

Environ 30 milliards, contre 250 millions consacrés à la lutte antidopage.

Le combat semble très déséquilibré...

Le seul rôle de la lutte antidopage est de maintenir l’illusion d’un sport propre. Mais je crois que les spectateurs ne sont pas dupes. Il y a une sorte d’acceptation générale : le spectacle est grandiose, et tout le monde admet qu’il n’y a pas d’éthique. Le Tour de France en est le meilleur exemple : malgré les scandales, l’épreuve reste populaire.

Comment peut-on en sortir ?

Aujourd’hui, la lutte antidopage est cogérée par les fédérations et les agences de contrôle. Un peu comme si un criminel était jugé par sa famille ! Notez d’ailleurs que les grosses affaires sortent toujours par un biais extérieur au mouvement sportif : contrôles douaniers, enquêtes journalistiques, dénonciations. Créons des agences de contrôle indépendantes des fédérations et des Etats, et donnons-leur beaucoup plus de moyens. Pas pour multiplier les contrôles - comme aujourd’hui, où l’on dépense des fortunes pour chercher des produits que les sportifs n’utilisent plus -, mais pour faire de la recherche et trouver quelles sont les substances réellement utilisées. Pour l’instant, elles ont toujours cinq à dix ans de retard sur les sportifs...

Mais la seule véritable alternative aux dérives du sport business serait une nouvelle devise olympique : "Moins vite, moins haut, moins fort". La lutte serait toujours aussi belle, même si les cyclistes allaient 3 kilomètres-heure moins vite, ou que l’on ne battait plus record sur record. Projet irréaliste, peut-être, mais l’utopie ne réside-t-elle pas avant tout dans la recherche de la performance à tout prix ?

Source : L’Express



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