L'article

8
juin
2013

Eugène WOPE : la réparation morale autant que matérielle de la traite négrière est un devoir de l’humanité

Par Eugène WOPE

Pour les descendants d’esclaves africains déportés autant que pour l’Afrique la traite négrière a causé un préjudice immense aux Africains déportés comme esclaves et à leurs descendants, ainsi qu’à l’Afrique elle-même.

Les Africains déportés et maintenus en esclavage ont travaillé durement pour leurs maitres sans recevoir le moindre salaire. Ils n’avaient pour la plupart aucun droit à la propriété (de la terre par exemple) qui aurait pu constituer l’amorce d’un processus d’accumulation leur permettant de s’extraire de la précarité. Ils ont subi une ségrégation raciale impitoyable les confinant au bas de l’échèle sociale, pouvant aller jusqu’à la négation de leur humanité. Ils ont été brutalement coupés de leurs origines sans aucun espoir de retour. Ces traitements abominables infligés sur plusieurs générations ne sont pas sans conséquence négative pour ceux qui en ont été les victimes, sur leur rapport à soi et à la société notamment.

Quant à l’Afrique elle-même, elle-a été vidée entre le 15ème et le 19ème siècle de millions d’hommes et femmes [1] jeunes et en âge de procréer, qui auraient pu lui assurer un développement plus rapide s’ils n’avaient été capturés et exilés. Les structures politiques et économiques existantes à l’époque ont été profondément bouleversées par les razzias alimentant l’abominable commerce triangulaire au profit de marchands européens et de colons aux Amériques. Ces désordres ont sans doute coûté à l’Afrique plusieurs points de croissance et fait le lit de son sous développement. Une partie des difficultés actuelles de l’Afrique s’explique incontestablement par les conséquences de la traite négrière que l’Europe a pratiqué pendant plus de trois siècles. Il est donc fondé de poser la question des réparations. La forme que prendraient celles-ci a toujours constitué un obstacle à un examen sérieux des options envisageables. L’initiative récente du président du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) Louis-Georges Tin, visant à assigner en justice la Caisse des dépôts et consignations (CDC) pour « complicité d’un crime contre l’humanité » donne un angle très intéressant pour aborder ce problème, en identifiant clairement « la victime » et « le bourreau », ainsi que la forme et un chiffrage des réparations. En effet, le CRAN va poursuivre la CDC, bras armé financier de l’Etat français, pour que la somme payée par Haïti à la France pour le prix de son indépendance lui soit intégralement restituée. Cette somme est évaluée à 21 milliards de dollars actuel, équivalent des 90 millions de francs or exigés en 1825 par la France de Charles X à l’ancienne Saint-Domingue pour ne pas l’attaquer militairement. Elle devait servir au dédommagement des anciens propriétaires Français d’esclaves et de terre pour le préjudice subi selon eux par l’indépendance de Haïti en 1804. Entre 1825 et 1946, Haïti s’est intégralement acquitté de ce qu’il faut bien considérer comme une rançon, se privant de ce fait de moyens financiers importants qui auraient pu lui permettre de soutenir son développement. Les fonds ainsi encaissés par la CDC au nom de l’Etat français seraient toujours pour l’essentiel consignés dans cette institution.

L’opposition de l’ancien président du CRAN Patrick Lozès à cette initiative est vraiment inopportune et incompréhensible. En quoi serait infondé la demande de restitution de ces sommes indument versées par Haïti à la France ? Au regard de la loi en vigueur dans la plupart des pays modernes, un tel paiement est assimilable à de l’extorsion de fonds et est punissable.

Si la France a jugée indispensable d’accorder une compensation aux colons de Haïti pour la perte de leurs esclaves, mesure qu’elle répètera d’ailleurs au bénéfice des colons des Antilles françaises lors de l’abolition de l’esclavage en 1848, elle serait conséquente avec elle-même en envisageant également une indemnisation des anciens esclaves pour les injustices qu’ils ont subies.

Pour toutes ces raisons, il serait non seulement juste que les sommes payées par Haïti lui soient intégralement restituées, mais qu’également soit versé à ce pays des dommages et intérêts pour le préjudice causé par la lourde charge de ce paiement indu qui l’a privé d’importantes ressources pour son développement, et qui explique pour une part la pauvreté de la société haïtienne entretenue et reproduite de génération en génération depuis lors.

L’action engagée par Louis-Georges Tin contre la banque CDC est justifiée et opportune. Son prédécesseur à la tête du CRAN Patrick Lozès s’égare en s’y opposant, au nom d’un besoin de « réunir et non diviser » qui commanderait que la victime pardonne au bourreau et oublie pour avoir la paix avec ce dernier. Le pardon oui, mais après que justice ait été faite, ce qui veut dire en clair : le coupable désigné et sa faute expiée.

Quand le président français François Hollande, à l’occasion de la journée nationale de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions [2], cite le poète Aimé Césaire en parlant « l’impossible réparation » de l’esclavage pour justifier son refus d’envisager cette réparation, il trahit le fond de la pensée de Césaire. Si le grand poète reconnaît que certaines injustices sont en effet irréparables, et la traite négrière fait partie de cette catégorie, il n’a nullement exclu l’idée d’en atténuer les effets par des mesures appropriées, qui peuvent être autant moraux que matériels. « Impossible » dans l’idée de Césaire ne signifie pas l’absence de réparation, mais souligne plutôt le fait qu’une réparation quelle qu’elle soit ne pourra jamais suffire à effacer le mal qui a été fait.

Pour l’Afrique, la réparation matérielle pourra s’articuler autour de ces points.

Sur le plan matériel.

Aider au financement de la réalisation d’infrastructures à grande échelle pour soutenir le développement du continent, afin qu’il puisse rattraper son retard. Les infrastructures à développer en priorité pourraient être par exemple :

- Le grand barrage hydroélectrique d’Inga sur le fleuve Congo qui peut fournir une partie substantielle de l’électricité dont l’Afrique a besoin (avec une puissance à pleine capacité de plus de 40.000 Mégawatts), ingrédient essentiel en cette époque de la civilisation de l’énergie.

- La réalimentation du bassin du Lac Tchad par transfert d’eau interbassins, au départ de certains affluents du fleuve Congo vers le lac Tchad [3], permettant d’augmenter considérablement les ressources alimentaires et aquatiques pour éradiquer les famines et freiner la désertification.

- Le raccordement des principaux centres universitaires et industriels au câble sous-marin de fibres optiques reliant les côtes de l’Afrique aux réseaux internationaux d’internet à haute capacité, véritable accélérateur de la connaissance et de la croissance.

- La réalisation d’infrastructures de communication transcontinentales (routes et chemins de fer) pour soutenir les échanges économiques.

Aider au financement d’un grand plan de lutte contre les pandémies qui menacent le capital humain de l’Afrique ruinant ainsi les efforts de développement, en priorité le paludisme et le sida.

Restituer le patrimoine culturel et anthropologique africain pillé pendant et après la période coloniale, sorti du continent pour être exposé dans les musés étrangers ou pour enrichir des collections privées. Il s’agit en particulier de vestiges historiques tels que :

- Des objets sacrés africains et antiquités égyptiennes et nubiennes volées et sorties illégalement de leurs pays d’origine.

- Des restes humains comme la dépouille de la sud africaine Saartje Baartman, dite la Vénus Hottentote, ou les têtes de maories néo zélandais, qui ont pu fort heureusement retrouver leur terre d’origine pour être conservés dans la dignité et le respect des traditions ancestrales.

Le montage financier de ces infrastructures pourra s’inspirer du plan Marshall ayant permis à l’Amérique de financer la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale dans le cadre d’un partenariat avec les Etats ainsi que les institutions financières créées à cet effet (L’OCDE notamment, Organisation de coopération et de développement économiques). L’Amérique n’a rien perdu dans l’opération, bien au contraire. Les prêts ainsi accordés ont permis aux pays européens bénéficiaires d’importer massivement des produits américains pour leur reconstruction, pour devenir par la suite des partenaires solides et riches en mesure de rembourser l’aide qui leur a été octroyée, de maintenir et d’accroitre le niveau de leurs échanges économiques sur la longue période de prospérité dite des « trente glorieuses ». Il est possible d’envisager un plan similaire et un destin semblable pour l’Afrique, sous ces conditions :

- Acceptation par tous les pays du continent qui en sont bénéficiaires d’une gouvernance transparente de l’utilisation des fonds alloués.

- Création d’un organisme de coopération économique réunissant les représentants de toutes les parties prenantes, pays d’Afrique et pays ou organismes apportant les fonds, pour examiner conjointement l’intérêt économique des projets d’infrastructures à financer et en surveiller la réalisation dans le cadre des conditions convenues.

- Articulation de la politique économique des Etats autour des infrastructures majeurs ainsi réalisés.

Cette approche permet d’assurer un partenariat « gagnant/gagnant », et de lancer l’Afrique dans une spirale vertueuse de développement qui profitera à la fois aux Africains et aux pourvoyeurs des fonds investis.

Sur le plan moral.

La reconnaissance internationale de la traite négrière comme crime contre l’humanité, et les excuses de l’Europe à l’Afrique pour ces crimes dont elle a été le principal ordonnanceur, sont des gestes de nature à apaiser les tensions et à démontrer une volonté de parvenir à une véritable réconciliation.

L’histoire récence du monde fournit plusieurs exemples de traumatismes humains majeurs pour lesquels les victimes et les bourreaux ont du se regarder en face et se parler, pour dans un premier temps se désigner et se reconnaître comme tels, et par la suite demander pardon lorsque cela était nécessaire, subir un châtiment juste lorsque cela était également nécessaire. Il n’était pas possible de juste passer à autre chose sous un prétexte quelconque, au risque de conserver les cicatrices béantes et de rendre la réconciliation impossible. Mettre des mots et des visages sur des crimes monstrueux permet d’amorcer le processus d’apaisement à l’intérieur de soi-même, et la réconciliation vis-à-vis de la société (les autres) qui n’a pas su ou pu vous apporter la protection nécessaire. C’est cela la justification de la Commission Vérité et Réconciliation mise en place en Afrique du sud à la fin de l’apartheid, c’est le sens des procès de criminels nazis de la seconde guerre mondiale qu’aucune prescription ne protège à juste titre, et du procès des Khmers rouges jugés pour génocide au Cambodge.

Les réparations vis-à-vis des descendants d’Africains déportés est une question plus complexe, bien que celles-ci soient également parfaitement justifiées. La forme qu’elles peuvent prendre doit être adaptée selon les situations spécifiques. Le lourd passif de l’esclavage confère aux descendants d’esclaves africains moins de chance de réussite que leurs concitoyens descendants d’Européens. Cela se traduit notamment par un taux de chômage plus important, ainsi qu’une présence en plus grand nombre (en proportion) dans les institutions carcérales. La première étape de la réparation consistera sans doute à mettre en place des mesures permettant de corriger ces inégalités, à travers une action volontaristes des pouvoirs publics pour accélérer le rattrapage.

Nier un crime ne signifie pas que celui-ci n’existe pas, ni ne peut constituer absolution. L’Europe doit affronter son passé d’oppresseur avec courage si elle veut s’assurer à l’avenir une réconciliation avec les peuples hier dominés par elle et qui ont subi ses outrages, mais qui demain seront en mesure d’exiger des comptes à la faveur son déclin qui a déjà commencé. Négocier la paix alors que le rapport de force lui est encore favorable, et c’est maintenant, est infiniment plus avantageux que de devoir le faire le jour où ce rapport sera inversé. C’est la voie de la sagesse, c’est cette voie que l’Europe doit entendre. En est-elle encore capable ?

Eugène WOPE

08/06/2013

[1] Les estimations varient entre 20 et 100 millions d’Africains victimes pendant plus de 3 siècles de la traite négrière, entre le 15ème et le 19ème siècle, en incluant les personnes effectivement déportées et les personnes perdues lors des captures ou de la traversée vers les Amériques.

[2] La journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, a été instituée par la France le 10 mai.

[3] C’est l’idée du projet Transaqua imaginé dès les années 1970, à la suite de la grave sècheresse qui sévit alors au Sahel africain

Source : Eugène Wope

http://ewope.over-blog.com/



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