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8
avri
2014

Cameroun : Pr. SHANDA TONME, la France ne peut pas combattre les détournements de deniers publics chez elle et la soutenir chez les autres"

© Le Messager : Alain NJIPOU

Avez-vous déjà entendu Paul Biya répondre du tac au tac aux gens, ou se précipiter pour s’exprimer sur une situation ?

A Yaoundé, on sait et on aime prendre son temps. Toujours est-il que personnellement, je ne comprends pas la démarche de Paris qui a semblé assimiler un prisonnier de droit commun soit à un prisonnier politique, soit à un otage des terroristes. C’est finalement de cela qu’il s’agit. [...]

Pr. le 28 mars dernier, le président français François Hollande a reçu à l’Elysée l’ancien prisonnier Michel Thierry Atangana, libéré après le décret de grâce et de commutation de peines signé par Paul Biya à la veille des cérémonies du cinquantenaire de la réunification qui se sont déroulées à Buéa le 20 février 2014. Quel commentaire vous inspire ce geste ?

Ecoutez, je ne pense pas être en mesure de m’ériger en censeur du calendrier protocolaire du chef de l’Etat français, et je ne reconnais valablement cette qualité à personne d’autre, puisqu’il s’agit de toute façon, d’un acte discrétionnaire dans le processus quotidien de relations publiques et de gouvernance de l’homme politique.

Oui Professeur, on comprend bien sous cet angle, mais par rapport aux relations camerouno-françaises, n’y a-t-il matière à vexation ?

Evidemment, si je m’en tiens à la pratique diplomatique, je vous dirai tout de suite qu’il s’agit du genre de démarche que le jargon de la profession qualifie d’inamical.

Pr. pourriez-vous mieux expliquer ?

Bien, il faudrait savoir qu’au delà de la dimension purement protocolaire, toutes audiences des Chefs d’Etat comportent des symboles dont le décryptage tient à l’actualité, à l’histoire où la planification prospective.

Dans le cas d’espèce, comment jugez-vous donc la démarche de François Hollande, en somme quelle décryptage en faites-vous ?

Professionnellement, c’est un message embâtant, gênant, pas du tout rassurant. Cette démarche en d’autres termes, pourrait être assimilé à de la provocation. Entre amis, on ne pose pas ce genre d’acte avec autant de publicité.

Voulez-vous dire que Hollande a mal fait, ou qu’il recherchait un résultat précis ?

Si vous voulez, c’est un peu cela. Mais je crois qu’il a surtout voulu satisfaire des lobbies obscurs très influents dans la relation franco-africaine en général, et franco-camerounaise en particulier. Voyez-vous, d’un point de vue logique, je vous dirai que c’est même plus grave si l’on se réfère à tout ce qui a été dit antérieurement sur le dossier de Michel Thierry Atangana qui comporte plusieurs volets.

Pr. Vous avez parlé de gravité, mais comment et pourquoi ?

Alors, vous m’obligez à refaire carrément un procès. Je vous dirai plus fortement, m’en tenant simplement à une lecture professionnelle, que Paul Biya ne méritait pas ce véritable tacle après les sacrifices qu’il a consentis, la disponibilité et la bonne foi qu’il a montré pour la libération des otages français récemment. Il y a ici un sentiment de marché de dupe. Vous avez d’un côté le pouvoir de Yaoundé qui se démêle dans tous les sens pour plaire à Paris, pour répondre à la plupart de ses attentes, et vous avez de l’autre côté, à Paris, une sorte de distance, d’absence de reconnaissance réelle. Il y a un problème.

Alors, vous dites qu’il y a un problème. Mais comment expliquez-vous donc le silence de Yaoundé ?

Avez-vous déjà entendu Paul Biya répondre du tac au tac aux gens, ou se précipiter pour s’exprimer sur une situation ? A Yaoundé, on sait et on aime prendre son temps. Toujours est-il que personnellement, je ne comprends pas la démarche de Paris qui a semblé assimiler un prisonnier de droit commun soit à un prisonnier politique, soit à un otage des terroristes. C’est finalement de cela qu’il s’agit. Vous savez bien que dans cette affaire, et vous avez lu tous mes écrits et déclarations à propos, je soutiens et continue de soutenir la démarche officielle camerounaise. La France ne peut pas combattre les détournements de deniers publics chez elle et la soutenir chez les autres, chez nous, au Cameroun. On veut maintenant transformer en héros, des gens qui ont été détenus pour des fautes, des crimes économiques avérés. Ce n’est pas normal. C’est vrai qu’au regard de ce que l’on vient de vivre à Yaoundé avec la célébration d’un en héros d’un ancien militant des mouvements estudiantins violents d’extrême droite des années de braise, chacun est libre de se fabriquer un héros. Mais tout dépend en fait des objectifs avoués ou inavoués. Personnellement je me sens offensé par ce tralala élyséen qui n’avait pas lieu d’être, sauf à vouloir dire des choses par des actes froids et ostentatoires, ou à vouloir susciter des rétorsions vexatoires de la partie camerounaise pour ensuite les exploiter sur un autre dossier.

Mais Professeur, quelle est donc finalement la leçon qu’il faudrait retenir de tout cela ?

Vous faites bien de poser cette question. Je vous réponds que nous sommes, pour la première fois depuis très longtemps, en somme depuis la fin de la décennie 1990-2000, dans une étape extrêmement délicate des relations africano-françaises. Et dans le cas du Cameroun, c’est encore plus délicat. Il n’y a pas en réalité plusieurs lectures, mais une seule. Paris veut se réinstaller en force en Afrique, même si elle n’en a pas véritablement les moyens logistiques, matériels et humains. Elle veut reprendre la main avec une présence bien exprimée, et en même temps se comporter de façon à éviter d’être accusée de soutenir des régimes traités d’impopulaires. Le Cameroun demeure un pion central dans la géopolitique sous régionale, mais ne satisfait pas vraiment la France dans certaines attentes. Yaoundé est en cela un casse-tête difficile à gérer, encore mieux parce que tous les calculs pour une transition à court terme sont brouillés. Paris n’a toujours aucune idée réelle des cartes pour une succession tranquille à Yaoundé. Tous les réseaux sont dans le noir et spéculent lamentablement, péniblement, tristement, avec toutes les conséquences que vous pouvez imaginez en termes de stabilités des intérêts et de positionnement des hommes.

Y’ aurait-il un problème de personne ?

Il y a un peu de cela sans être tout à fait le cœur du brouillard. Paul Biya inspire à l’establishment politico-mafieux français, un mélange de doute, de respect, et de craintes relatives. A Paris on comprenait mieux où aller et comment faire face à un Ahidjo pétri de valeurs et de traditions parfois proches d’un nationalisme conservateur. Biya est moins compris, parce que adepte d’un modernisme multidirectionnel et insaisissable déjà par son caractère naturel. Il est perçu comme un homme d’Etat secret, discret, intelligent, fidèle, mais néanmoins imprévisible. Il y a plus d’un dossier sur lequel Paul Biya a opposé une fin de non recevoir très nette aux demandes et aux pressions de la France. Ce fut par exemple le cas au début des privatisations des grandes sociétés d’Etat.

Pr. J’aimerais que vous soyez plus précis.

De quelle précision avez-vous encore besoin, quand un prisonnier de droit commun ici, est reçu avec les honneurs à Paris, et que dans le même temps, vous avez un discours qui magnifie les droits de l’homme et la démocratie, la liberté et la stabilité politique. A côté de tout cela, vous assistez à un procès d’intention en règle, des pressions et des écarts de langage bien ciblés. Et puis, quand le président français reçoit cet ancien prisonnier de droit commun à l’Elysée, là même où il avait reçu Paul Biya, là même où il reçoit et honore des personnalités, des hôtes prestigieux de tous les horizons, il envoie un message au monde pour signifier, affirmer, confirmer et certifier que Michel Thierry Atangana était bel et bien, selon lui, selon la France, un prisonnier politique. Voilà les dessous. C’est scandaleux. Ces gens là devraient avoir le triomphe modeste et la tête plus rafraîchie sur leurs fautes qui ne sauraient être annulées, oubliées ou effacées parce qu’ils ont été reçus à l’Elysée.

Il importe d’ailleurs de garder présent à l’esprit que les effets des condamnations restent, de même que la symbolique et la quintessence de la preuve ou des éléments de preuve de la faute. La qualification politique importe peu, et les gesticulations de dénégation voire de contestation même implicites n’entacheront pas l’intime conviction des magistrats qui ont statué.

Pr. Devrait-on s’attendre à voir l’avocate française Lydienne Eyoum jouir également d’une libération par n’importe quel moyen les prochains jours ou les prochains mois ?

Je me demande finalement si vous ne vous faites pas complice des assauts malsains contre la justice et le processus de sanction des détournements des deniers publics ? Trouvez-vous normal que par un petit jeu entre copains et coquins, une avocate empoche plus d’un milliards d’argent frais appartenant à l’Etat, sous le prétexte fallacieux d’honoraires ? Mais soyons raisonnables enfin. Bientôt il va falloir s’intéresser à certains comités qui vendent la fausse information à l’opinion pour des causes sales. Il ne faudrait pas que les gens s’habituent à parler d’un pays, d’une Etat, comme s’il était gouverné et habité par des singes que le premier voyou peut manipuler à souhait, ou que le premier escroc peut piller impunément. L’argent des caisses publics n’est pas l’argent ni de Paul BIya e tant que président, ni du gouvernement en tant qu’institution et structure administrative, c’est l’argent du Cameroun personne morale et c’est l’argent des Camerounaises et des Camerounais collectivement. Nous avons tous un intérêt à défendre dans cette affaire.

Mais professeur, est-ce un appel à l’unisson que vous lancez ?

Ah non, je ne suis pas un politicien en train de construire un meeting ou un programme de rassemblement quelconque. Je suis un citoyen et peut-être un observateur avisé et je crois que c’est à ce titre que vous vous adressez à moi pour recueillir mon opinion. Mais franchement comme je vous l’ai déjà dis lors d’un précédent entretien, je suis choqué par le silence, la lâcheté et la démission de la plupart de nos braves gens qui devraient se faire plus audibles. Toutes les questions que nous venons d’aborder, devraient faire l’objet d’une occupation de l’espace par les plus influents et les plus qualifiés conseillers qui entourent le chef de l’Etat. Hélas, j’ai l’impression qu’ils dorment. Ces gens doivent apprendre à monter au front pour contrer certaines présentations extérieures qui déshonorent le pays injustement, surtout dans le cas des affaires comme celles qui vous préoccupent. Ils doivent mériter leurs traitements princiers et leurs places. Ce n’est pas aux sauveteurs et aux call boxeuses de défendre Paul Biya quand de Paris, on dit ou fait des choses qui ont l’allure d’un désaveu par ailleurs injustifié, ce sont les conseillers et hauts fonctionnaires dont nombreux sont des intellos bardés de diplômes, qui doivent s’exprimer au lieu de se contenter des privilèges, honneurs et délices de leur position. Les tribunes pour cet exercice ne manquent pas.

Une dernière question professeur. Puisque nous parlons en fait des relations globales entre les deux pays. Vous qui êtes si bien instruit des secrets diplomatiques, peut-on dire qu’il y a quelques problèmes entre les deux pays à propos de la Centrafrique ?

Personnellement je n’en vois pas, au moins pour l’instant, selon mes propres analyses.

Peut-être, mais l’accueil de Bozizé au Cameroun avec une trop grande bienveillance a quand même été mal vu par Paris non ? Il en va aussi du retrait trop visible du chef de l’Etat camerounais dans le processus de gestion et de recherche de solution à la crise centrafricaine, avec quelques ratés.

C’est vous qui le dites. Mais je dois à la vérité, reconnaître que Yaoundé n’a pas toujours apprécié l’activisme de certains pairs de la sous région, et le fait que ces derniers ont par moment eu un comportement de nouveaux colonisateurs ou encore de maîtres par procuration. Certes, l’absence de Paul Biya à différentes rencontres demeure un problème, mais qu’y a-t-il de nouveau sur ce mode de fonctionnement ? Je vous ai déjà dis ici qu’à Yaoundé, on prend son temps. Pour ce qui est de Bozizé, Paul Biya n’a rien inventé. Auriez-vous fermé la porte à un ancien chef d’Etat de la sous région évincé dans ces conditions et contraint à la fuite avec sa famille ? C’est une tradition de bienséance diplomatique courante dans les relations internationales. Et puis, je peux vous assurer que généralement, ce genre d’accueil est arrangé par des consultations entre les acteurs et partenaires les plus influents. Yaoundé n’a rien fait qui soit hors des usages ou qui soit un défi contre quiconque, et Yaoundé n’a certainement pas accueilli l’ancien dignitaire putschiste sans en avoir à l’avance conclu le principe avec Paris.

Maintenant, pour les tractations autour de la crise centrafricaine. Je dois ici aussi, vous dire que la diplomatie n’est ni le tapage médiatique, ni des démonstrations ostentatoires. Le Cameroun a été et demeure une plaque tournante dans le jeu et les enjeux de la sous région. Cette crise ne fait donc pas exception s’agissant des rôles au plan stratégique et géopolitiques. Vous avez bien vu défiler à Yaoundé, de nombreux envoyés spéciaux tous impliqués dans le processus de gestion de la situation. Et puis, l’essentiel du matériel militaire et des aides humanitaires ont transité sur le territoire camerounais. Nous sommes impliqués, lourdement impliqués, tant sur le terrain militaire que sur le terrain diplomatique. Le seul regret c’est l’absence d’une politique cohérente et déterminée de positionnement de Camerounais compétents et brillants dans le processus comme experts, conseillers, facilitateurs et communicateurs. Cela demande une planification et une projection diplomatique de nos ressources humaines dans le champ international en vue de les imposer à terme, comme des pôles incontournables d’influence, des repères, des références incontournables dans la gestion des crises. A ce niveau, nous sommes bien pauvres et aveugles.

Donc, d’un point de vue pratique, les relations entre les deux pays, nonobstant quelques passages malheureux et quelques supputations inconvenantes qui ne manquent jamais dans un couple diplomatique, me semblent plutôt bonnes (uniquement vu sous l’angle officiel des dirigeants et des considérations des entités étatiques). La société civile a bien évidemment une autre lecture.

© Le Messager : Alain NJIPOU



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