L'article

21
juil
2013

AFFAIRE BETENCOURT :Madame Woerth, « on lui donnera de l’argent, parce que c’est trop dangereux »

Mediapart publie des verbatims des enregistrements. Les extraits portent sur les troublantes relations avec le pouvoir politique.

Après la publication, mercredi 16 juin, de notre enquête sur les « secrets volés de l’affaire Bettencourt », Mediapart a décidé de publier des verbatims détaillés issus des enregistrements pirates réalisés, entre mai 2009 et mai 2010, au domicile de Liliane Bettencourt par son ancien maître d’hôtel.

Quelques heures après nos révélations, le domestique a été placé en garde à vue par la police judiciaire, chargée par le parquet de Nanterre d’une enquête préliminaire pour « atteinte à la vie privée ». « Je ne pouvais plus supporter ce que je voyais (...), de voir Madame se faire abuser par des gens sans scrupules », a déclaré au Point le maître d’hôtel-espion, dont l’identité n’a pas été dévoilée.

Aujourd’hui, nous publions des verbatims détaillés portant sur les troublantes relations de la femme la plus riche de France et de son entourage avec le pouvoir politique en place.

Conversation du 12 juin 2009 entre Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre, le gestionnaire de fortune de l’héritière de L’Oréal, et Fabrice Goguel, son ancien avocat fiscaliste.

La discussion porte sur la procédure judiciaire intentée par Françoise Bettencourt, la fille de Liliane Bettencourt, contre le photographe François-Marie Banier, qu’elle soupçonne d’avoir profité de la dégradation progressive de l’état de santé de sa mère pour la déposséder au fur et à mesure de ses biens, via des libéralités de toutes sortes (participations dans des SCI, remises d’espèces, dons de tableaux de maîtres, souscription de contrats d’assurance-vie, etc.). Le tout pour un montant proche du milliard d’euros.

— Fabrice Goguel : « Je sors du bureau du procureur de la République, Monsieur Courroye, pour lui parler du dossier. J’ai voulu lui expliquer pourquoi vous refusiez qu’il y ait une nouvelle expertise (médicale, NDLR) (...) »

— Liliane Bettencourt : « Est-ce qu’il a compris ? »

— FG : « Je pense qu’il a compris, mais ça l’ennuie. En réalité, il voudrait faire juger l’affaire par l’expert. Pour lui, l’expertise c’est une façon de ne pas avoir à prendre de décision lui-même. Donc, il est déçu que vous n’acceptiez pas une nouvelle expertise. (...) Je lui ai dit qu’il y avait une question de dignité de votre part. (...) Il va réfléchir au dossier. Et il ne m’a absolument pas dit s’il allait arrêter l’affaire ou s’il allait saisir le tribunal (...) »

— Patrice de Maistre : « J’ai été appelé, pendant que Me Goguel était chez le procureur, par l’Elysée et donc j’y vais cet après-midi. Je ne sais pas ce qu’il va me dire. Mais enfin tout le monde suit ce cas. »

­­­— LB : « Qui vient me voir ? »

— PdM : « Non, moi, je vais à l’Elysée cet après-midi puisque le conseiller de Sarkozy m’a appelé ce matin – je ne lui avais rien demandé – pour me dire : “Je sais que Me Goguel est chez le procureur et je veux vous voir.” (...) Peut-être que cet après-midi, j’aurai quelque chose de nouveau. »

— LB : « C’est quand même plutôt bon signe, non ? »

— PdM : « Oui, il suit l’affaire. Ils font ce qu’ils peuvent. Mais c’est Courroye qui est le nœud du truc. C’est pas Sarkozy, c’est Courroye. »

— LB : « Il est gêné aux entournures. »

— FG : « Courroye, aussi, est très gêné. Il a très peur de devoir prendre une décision. Il pense qu’il y a des risques. C’est pour cela qu’il aurait préféré l’expertise, qui lui aurait évité le risque. »

Conversation du 3 juillet 2009 entre Liliane Bettencourt et l’avocat Fabrice Goguel, où il est question d’un certain rendez-vous à l’Elysée...

— FG : « Ce qu’il (Patrice de Maistre, NDLR) a fait pour l’instant a très mal tourné. C’est-à-dire que de vous avoir emmené voir Sarkozy, finalement, cela a été une très mauvaise chose. C’est à cause de ça que le procureur ne veut plus régler le dossier, pour montrer qu’il est indépendant de Sarkozy. »

— LB : « Oui, je comprends. »

Conversation du 21 juillet 2009 entre Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre, porteur de bonnes nouvelles annoncées par un conseiller de Nicolas Sarkozy.

— Patrice de Maistre : « Je suis très content pour vous. Il faut vraiment que ça parte pas vers François-Marie (Banier, NDLR), ce que je vais vous dire. J’ai eu l’Elysée et l’Elysée m’a dit... »

— Liliane Bettencourt : « Qui ? »

PdM : « L’Elysée. Le palais de l’Elysée. Le conseil de Nicolas Sarkozy. Il m’a appelé il y a... »

LB : « Sarkozy ? »

PdM : « Non, son conseiller juridique, à l’Elysée, que je vois régulièrement pour vous. Et il m’a dit que le procureur Courroye allait annoncer le 3 septembre, normalement, que la demande de votre fille était irrecevable. Donc classer l’affaire. Mais il ne faut le dire à personne, cette fois-ci. Il faut laisser les avocats travailler. Voilà. Il vaut mieux que j’entende cela qu’autre chose. Donc je suis de bonne humeur. »

Conversation du 27 octobre 2009, toujours entre Liliane et son gestionnaire de fortune, Patrice de Maistre. Cette fois, c’est le nom d’Eric Woerth qui surgit dans la conversation, où il est question de la construction d’un auditorium “André Bettencourt”.

— Patrice de Maistre : « Ils ont obtenu un bâtiment de l’Hôtel de la Monnaie, qui est derrière l’Institut. Et ça, c’est mon ami Eric Woerth dont la femme travaille pour nous, qui s’en est occupé. Et maintenant, il faut faire des travaux pour faire un auditorium (...) Ça va être sensationnel. (...) Là, vous vous engagez pour donner au maximum 10 millions. (...) J’ai demandé au ministre Eric Woerth, qui est un ami, d’être là, parce que c’est grâce à lui qu’il y a eu l’Hôtel de la Monnaie. »

Conversation du 29 octobre 2009 entre Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre.

— Patrice de Maistre : « J’ai fait venir le ministre Eric Woerth (à une visite pour le futur auditorium “André Bettencourt”, NDLR) »

— Liliane Bettencourt : « Qui c’est celui-là ? »

— PdM : « Alors, c’est le mari de Mme Woerth que vous employez, qui est l’une de mes collaboratrices, qui n’est pas très grande... Mais lui est très sympathique et c’est notre ministre du budget. Et c’est lui qui a permis à l’Institut de récupérer le bâtiment dans lequel on va faire l’auditorium. Il est très sympathique et en plus c’est lui qui s’occupe de vos impôts donc je trouve que ce n’était pas idiot. C’est le ministre du budget. Il est très sympathique, c’est un ami. »

LB : « Elle aussi ? »

PdM : « Moins. Elle se pousse un peu. Elle me fatigue un peu. Elle se trouve un peu femme de ministre. (...) Lui est un type très simple. » (...)

Le 23 avril 2010, il sera de nouveau question de Florence Woerth entre Patrice de Maistre et Liliane Bettencourt.

— Patrice de Maistre : « Je me suis trompé quand je l’ai engagée. C’est-à-dire quand en fait avoir la femme d’un ministre comme ça, ça n’est pas un plus, c’est un moins. Voilà. Je me suis trompé. Pourquoi ? Parce que comme vous êtes une femme, la femme la plus riche de France. Le fait que vous ayez une femme de ministre, chez nous, tous les journaux, tous les trucs disent, euh, oui tout est mélangé, etc., bon. J’avoue que quand je l’ai fait, son mari était ministre des finances (du budget, NDLR), il m’a demandé de le faire. »

Liliane Bettencourt : « Ah »

PdM : « J’l’ai fait pour lui faire plaisir. Mais c’est une femme intelligente, c’est pas une imbécile. Aujourd’hui, ça fait trop de bruit ; elle s’est fait nommer chez Hermès sans me demander. »

LB : « Qu’est-ce qu’elle fait ? »

PdM : « Elle s’est fait nommer chez Hermès. »

LB : « Oui, bah oui. »

PdM : « Sans me demander. C’est pas normal. C’est comme si moi je vous disais demain, tiens, j’ai été nommé chez LVMH. C’est, ce n’est pas sérieux. Bon, alors maintenant... »

LB : « Vous allez lui dire ? »

PdM : « Je lui ai déjà dit, je lui ai écris (...) Et donc si vous voulez, aujourd’hui, sans faire de bruit, je pense qu’il faut que j’aille voir son mari et que je lui dise que avec le procès et avec Nestlé, il faut qu’on soit trop manœuvrants et on peut plus avoir sa femme. Et puis on lui, on lui, on lui donnera de l’argent et puis voilà. Parce que c’est trop dangereux. »

Invité à réagir au micro de RTL, Eric Woerth a déclaré, jeudi 17 juin : « Je ne sais même pas de quoi il s’agit. Si son nom apparaît, c’est parce que mon épouse travaille tout simplement dans le family office de Mme Bettencourt. Elle ne le dirige pas, elle y travaille. » Jeudi soir, il a publié un communiqué dont on peut trouver le texte intégral en cliquant ici (le PDF de ce communiqué est téléchargeable ici).

♦ Conversation du 6 janvier 2010 entre Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre, où il est question de l’avenir du groupe L’Oréal et des velléités supposées de Nestlé de le contrôler.

Patrice de Maistre : « Pour le moment, ni Nestlé ni nous ne pouvons bouger à cause du pacte. Mais on m’a dit que Sarkozy pouvait être très important dans tout cela. Parce que si Sarkozy dit à Nestlé : “Je vous préviens, je ne suis pas d’accord.” Ça sera très difficile. (...) Il a l’intention d’aller lui en parler (à Lindsay Owen-Jones, le patron de L’Oréal, NDLR). »

Conversation du 4 mars 2010 entre Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre. Ce dernier paraît faire signer des autorisations de paiement à la milliardaire. Soudain, le nom de politiques surgit.

Patrice de Maistre : « Valérie Pécresse, c’est la ministre de la recherche. Elle fait la campagne pour être présidente de Paris. Elle va perdre mais il faut que vous la souteniez et c’est des sommes très mineures, des petites sommes. Elle va perdre mais il faut que l’on montre votre soutien. Le deuxième, c’est le ministre du budget. Il faut aussi l’aider. Et le troisième, c’est Nicolas Sarkozy. »

Liliane Bettencourt : « Bon alors, il faut donner pour Précresse... »

PdM : « Mais ce n’est pas cher. »

LB : « C’est elle qui a demandé cette somme là ? »

PdM : « Non, c’est le maximum légal. C’est 7.500, ce n’est pas très cher. Vous savez, en ce moment, il faut que l’on ait des amis. Ça, c’est Valérie Pécresse. Ça, c’est Eric Woerth, le ministre du budget. Je pense que c’est bien, c’est pas cher et ils apprécient. »

LB : « Et Nicolas Sarkozy ? »

PdM : « C’est fait, c’est dedans. »

Conversation du 23 avril 2010 entre Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre, où apparaît, une nouvelle fois, le rôle de l’Elysée.

Liliane Bettencourt : « Est-ce qu’on a des indications ou quelque chose ? (concernant la procédure judiciaire, NDLR) ».

Patrice de Maistre : « Je n’ai qu’une indication. C’est que j’ai vu, euh, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy pour les affaires juridiques et judiciaires, Patrick Ouart, qui n’est plus à l’Elysée mais qui n’a pas été remplacé et qui travaille chez Bernard Arnault, et qui m’aime beaucoup. Et il a voulu me voir l’autre jour et il m’a dit, M. de Maistre, le président continue de suivre ça de très près... (...) Et en première instance, on ne peut rien faire de plus, mais on peut vous dire qu’en cour d’appel, si vous perdez, on connaît très, très bien le procureur. Donc c’est bien. Voilà. Ça date de la semaine dernière. Je ne l’ai pas dit à Kiejman, voilà. »



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